Samir Nasri

Comme le disait Thierry Roland, les Bleus n'auront pas fait le voyage en Ukraine pour rien. A peine leur élimination entérinée, les voilà en train de ployer sous le feu des critiques. A se demander s'il n'est pas devenu trop facile de critiquer notre équipe nationale.

Deux ans après le pathétique épisode de Knysna, les Bleus sont à nouveau dans l'oeil du cyclone. Une tempête médiatique qui les voit projetés au coeur d'un maelström de critiques, mêlant tour à tour leurs supporteurs, une bonne partie des médias, des personnalités politiques et d'autres sportifs. Comme si les joueurs de l'équipe de France constituaient un dénominateur commun pour qui, du fan de football de longue date au chroniqueur qui ne s'y intéresse qu'une fois par an, souhaite voir reprise comme un cantique son analyse plus acerbe que jamais à leur propos.

Le concours du commentaire le plus dur

En même temps, il est difficile de donner entièrement tort à ces contempteurs occasionnels, au moins sur le fond. Entre les insultes de Samir Nasri et de Jérémy Ménez ou la provocation d'Hatem Ben Arfa envers Laurent Blanc juste après France-Suède, les Bleus ne fournissent pas tous les efforts pour que ces commentateurs ne se mettent pas en tête de les assommer de leurs analyses péremptoires. Résultat, les sites internet, les journaux, la twittosphère et autres réseaux sociaux ne cessent de bruisser des critiques toujours plus dures à l'encontre des Bleus. Les plus récurrentes ? Pour le dire brièvement, les Bleus sont "des gamins millionnaires" et "mal élevés", "je-m'en-foutistes" et "indignes de porter le maillot". Jusque-là, rien de nouveau par rapport à ce qu'on avait l'habitude au moment des incidents sud-africains. Même acharnement, même capacité à redire plus durement, plus violemment à quel point Samir Nasri fait honte à la France, à quel point Jérémy Ménez n'a pas la moindre considération pour le public. 

Le plus alarmant, là-dedans, ce n'est peut-être pas le fait que les critiques se multiplient. Elles sont légitimes et il n'est pas question de réhabiliter ici le Petit Prince et sa cour. Non, ce qui alerte dans le traitement dont les Bleus font l'objet, c'est bien qu'elles tirent toutes dans le même sens. Eric Zemmour reprend le paradoxe du football, sport individuel par excellence ? On pourrait comprendre, il s'y intéresse trop rarement pour affiner son jugement. Jean-Michel Apathie argumente en toute mauvaise foi sur les performances des Bleus sur le plateau du Grand Journal ? On en rigole: après tout, ne sont-ils pas faits pour ça, ces millionnaires en short incapables d'aligner deux phrases correctes ?

Taper sur l'équipe de France, un sport national

En revanche, quand l'hebdomadaire d'extrême-droite Minute titre, dans un hors-série sorti pour l'occasion: "Va te faire enc..! Ils ont encore souillé le maillot bleu !" avec la photo de Nasri faisant signe aux journalistes de L'Equipe de faire on sait quoi, on a à nouveau la certitude que le Bleu bashing est encore allé trop loin. Il y a deux ans, le philosophe Alain Finkielkraut avait lancé la mode en parlant de racailles de banlieues pour évoquer Franck Ribéry et ses compagnons de mutinerie, à opposer au sage Yoann Gourcuff, le bien éduqué. Une analyse caricaturale aux penchants réactionnaires, oubliant à quel point les footballeurs professionnels sont, dans une écrasante majorité, déracinés dès le plus jeune âge pour intégrer des centres de formation, sans penser qu'ils mériteraient d'être pourvus d'autres repères sociaux que le niveau footballistique de leur congénère. Autant dire que l'amour du maillot, pour ce qui leur en a été appris, est un concept qu'ils ne connaissent que vaguement.

Pour rester dans la même veine, on peut aussi relayer les propos de Mourad Boudjellal, président du RC Toulon, lequel pense "qu'il faut karcheriser cette équipe de France", sans autre forme de procès. Ou alors la discussion de comptoir dispensée sur M6 où, sur le plateau de 100% Euro, on a pleuré cette France où la jeunesse "avait encore peur de la police." Ou quand le discours des journalistes et des consultants à vocation sportive rejoint, sans plus d'analyse, celui des non-spécialistes. Pas ou peu de remise en question d'un système qui n'aide en rien les footballeurs à s'améliorer. Rien qui rappelle que Samir Nasri et ses partenaires sont des purs produits de la formation footballistique, avec leurs qualités et leurs défauts. 

Ces explications seraient pourtant utiles à dévoiler pour comprendre, sans excuser, que l'équipe de France de football a trop peu de chance de répondre aux attentes de son public. En tout cas, si elle n'a pas reconquis le cœur des Français, pas plus que certains de ses éléments n'ont affiché un comportement sur et en dehors du terrain susceptible de faire taire leurs détracteurs, elle n'a pas tout perdu. Elle a acquis un statut de nemesis pour tous ceux qui font du football le symbole des inégalités criantes qui touchent notre société. Plus que le football, c'est désormais le fait de taper sur l'équipe de France qui est devenu un sport national. Et, de la même manière qu'elle peut réunir tout un peuple lorsqu'elle gagne, elle réussit l'exploit de l'unir contre elle quand elle agit de la sorte. Un excès dont on parie qu'il n'est pas près de prendre fin.