Gourcuff: "La progression d'un club ne se mesure pas à son classement"
Interview exclusive. L'entraîneur du FC Lorient s'est confié longuement à la rédaction de Chronofoot. Il évoque les raisons du succès de son club malgré le peu de moyens et parle de la saison à venir.
Chronofoot: Comment se déroule la préparation ?
Christian Gourcuff: L'ambiance est très bonne. Nous n'avons pas eu de souci particulier. Quelques petits pépins physiques mais rien de bien grave. Kévin Gameiro reprend petit à petit. Les matches de préparation servent surtout pour le physique car il y a beaucoup de rotations. Il est difficile d'avoir des certitudes à l'issue de ces rencontres. Je ne me fie pas trop à ces matches-là.
Vous avez perdu beaucoup de joueurs à l'intersaison une fois encore. N'est-ce pas frustrant de construire un groupe chaque année et de le voir se dissoudre tous les étés ?
Ce n'est pas un choix. C'est comme cela que ça fonctionne à Lorient. Il faut l'intégrer. Les cas de Marama Varihua et Sylvain Marchal sont un peu différents car ils étaient en fin de contrat. Mais pour Laurent Koscielny ce n'était pas prévu. Il était arrivé la saison dernière de Tours et il nous quitte pour Arsenal. C'est une belle promotion. Je suis habitué, je travaille sur le moyen terme.
Malgré ces départs successifs et un effectif qui semble moins fort que la saison précédente, le club continue de progresser. Comment expliquez-vous cela ?
L'année dernière, il y avait beaucoup de craintes, car nous avions perdu pas mal de joueurs (Ciani, Jallet, Abriel, ndlr). Il a fallu les remplacer par des joueurs de qualités. Arnold Mvuemba s'est relancé. Cette saison nous avons récupéré Bruno Ecuele Manga (Angers) et Lamine Koné (Chateauroux). Ce sont des joueurs qui s'investissent complètement au quotidien. C'est un travail qui porte ses fruits au bout d'un moment.
"Certains joueurs auraient du mal à s'intégrer"
Justement, est-ce que les aptitudes mentales de vos joueurs entrent dans votre plan de recrutement ?
Jouer à Lorient, c'est avant tout avoir des aptitudes dans le jeu collectif. Certains joueurs auraient du mal à s'intégrer. La technique est primordial ici. Nous avons également des données athlétiques différentes des autres clubs. Nous misons sur la mobilité. Nous n'avons rien contre la puissance mais...
Quels sont vos modèles, vos inspirations ?
Nous avons une manière de procéder depuis 15 ans ici. Avec de vrais choix. Je n'ai pas de modèle, mais j'ai des influences. Je pense au Brésil de 1970, au Milan d'Arrigo Sacchi, au Nantes de Jean-Claude Suaudeau. J'aime aussi le Barça de Guardiola. Nous appliquons des idées de jeu.
L'année dernière vous avez terminé 7e. Logiquement la progression voudrait que vous tentiez une qualification européenne ?
La progression d'un club ne se mesure pas à son classement. Pour progresser un club a besoin de pérennité. On fini 7e parce que nous n'avons pas lâché contrairement à d'autres équipes. La place reste anecdotique.
Comment parvenez-vous à réussir cette performance avec si peu de moyens ?
Nous misons sur une stabilité. Les gens qui travaillent sont au club depuis longtemps. C'est une épreuve de tous les jours. Un travail quotidien. Tout est orienté dans ce sens. La répétition permanente.
Comment expliquez-vous l'échec rennais (2001-2002)?
On ne m'a pas laissé le temps, tout simplement. Il faut découvrir le club, faire le tri des gens qui veulent travailler avec vous ou pas. Il faut changer les mentalités. C'est long. A Lorient, je maitrise tout.
"Je suis l'entraîneur de France qui a le plus de liberté"
Vous êtes considérés comme l'un des meilleurs entraîneurs de Ligue 1. Pourquoi ne pas quitter Lorient pour aller gagner des titres ailleurs ?
Je vais être très clair. Tout d'abord, il faudrait que j'ai des sollicitations qui m'intéresse. Et puis, il faudrait que j'ai envie de quitter Lorient, et ce n'est pas le cas. C'est un des problèmes du football actuel. Tout le monde pense à l'après. On parle "d'entraîneur de coup". Mais un entraîneur doit s'imprégner d'une culture club et cela nécessite un certain temps.
Vous faites référence à la valse des entraîneurs de Ligue 1. Guy Lacombe, Alain Perrin, Elie Baup ?
Ce n'est pas forcément la faute des entraîneurs. Ce sont les dirigeants qui choisissent.
Personne ne les oblige à accepter le poste.
On est parfois pris par le marché. Moi, je m'estime privilégié. Je suis l'entraîneur de France qui a le plus de liberté de manœuvre. Je ne gagnerai pas de titre, mais je suis heureux dans mon travail.
Vous n'avez pas envie de gagner quelque chose avec un grand club ?
J'ai un souci d'excellence dans mon travail. Avec Rennes, je n'étais pas satisfait de ce que je faisais. A Lorient, j'ai la chance d'avoir un environnement favorable. Je ne vais pas fantasmer sur un grand club. C'est le problème actuellement. A peine arrivé, on pense déjà à aller ailleurs. De cette façon, on ne peut pas être performant.
"Les jeunes que nous recrutons actuellement vont surprendre dans deux ans"
Vous parlez de progression. Ne pensez-vous pas avoir tiré le maximum de ce club ?
Non. Nous avons vécu 4 années dans des situations de survie. Le maintien était notre unique priorité. Dorénavant, nous ne sommes plus dans cette logique, nous avons d'autres objectifs, notamment celui de pérenniser le club en Ligue 1. C'est dans cette optique que nous investissons dans des infrastructures: une pelouse synthétique, un centre de formation performant. Tout cela change le quotidien. Vous verrez les jeunes que nous recrutons actuellement vont surprendre dans deux ans.
Cette pelouse synthétique fait débat.
Les gens parlent sans savoir. Ils ont encore dans l'esprit les pelouses synthétiques d'il y a 15-20 ans. Nous parlons de synthétique nouvelle génération. Il y a moins de risque de blessure. Quand on voit l'état des terrains pendant l'hiver... C'est bien plus dangereux. Et d'un point de vue technique, jouer dans des conditions identiques douze mois sur douze, ça aide. Sur une pelouse normale, en hiver ça ressemble plus à du pousse-ballon. C'est sûr que d'avoir un excellent gazon est préférable mais nous n'avons pas les infrastructures et les moyens de le faire tout au long de l'année.
On vous compare souvent à Raynald Denoueix?
J'ai beaucoup d'estime pour Raynald, ses idées et sa connaissance du foot. Je respecte son humilité. C'est la marque des grands. Je prends beaucoup de plaisir à discuter football avec lui. Je suis flatté.
"Les dettes des clubs sont effrayantes"
Je peux le comprendre, d'autant que les carrières sont courtes. Il a envie de jouer la Ligue des Champions c'est légitime. C'est comme pour Laurent Koscielny. Il est venu me voir avec la proposition d'Arsenal, j'ai pris acte. C'était un challenge motivant. Mais clamer que l'on veut partir, c'est maladroit dans la communication. Comme souvent c'est un problème de timing. Partir fin mai et partir fin août sont deux choses différentes. C'est une dérive du foot actuel: les déstabilisations fin aout et pendant le mercato hivernal: ce sont les dérives du foot business.
Vous seriez pour supprimer le marché hivernal ?
C'est difficile et puis il y a des cas particuliers. Des championnats décalés en Europe de l'Est, etc. Mais il est clair que l'internationalisation du foot pose problème. Et cela se fait au détriment des petits clubs.
Vous parlez de foot business. Vous n'avez pas l'impression de passer à côté d'une évolution nécessaire du football ?
On verra mais la situation actuelle montre que les clubs vont dans une impasse. Les dettes des clubs sont effrayantes. En France, c'est moins important car nous avons la DNCG, mais il y a une fuite en avant du foot, parallèlement à la société économique qui nous entoure. On peut s'attendre à une crise dans les années à venir. Ce sont les clubs les plus sains qui résisteront.


