Abdel Bouhazama

A l'occasion de la finale de la Coupe Gambardella, qui se jouera samedi à 17h15 entre Saint-Etienne et Nice en levée de rideau de la finale de la Coupe de France, Chronofoot a décidé de mettre en lumière une compétition peu médiatisée et pourtant riche en talents et en émotions. Cette fois-ci, nous nous sommes longuement entretenus avec Abdel Bouhazama, l'entraîneur des U-19 de Saint-Etienne.

Abdel Bouhazama est le coach des U-19 de Saint-Etienne. Samedi, il disputera au Stade de France la finale de la Coupe Gambardella avec ses protégés contre Nice. Ancien joueur de Grenoble et de Tours, il a débuté sa reconversion dans l’Indre-et-Loire avant de rejoindre "Sainté" il y a 5 ans. Cet éducateur chaleureux et plein de valeurs nous livre ses sensations avant l’échéance décisive de samedi, ainsi qu’une vision globale et passionnante du cursus actuel de formation des professionnels. Chronofoot: M. Bouhazama, cette finale de Gambardella doit être une belle satisfaction ?Abdel Bouhazama: Oui, c’est agréable de voir que mon travail paye. Mais il faut s’inscrire dans un collectif. Je n’aime pas trop qu’on ne parle que de moi. J’ai la chance d’entraîner les U-19 mais il faut aussi saluer tous mes collègues qui font le travail en amont, que ce soit au niveau de l’école de pros et de la pré-formation. Et puis il y a aussi la cellule recrutement qui nous déniche des joueurs de qualité. On essaye d’être collectif dans la réussite. Je préfère que ce soit mes joueurs et mes copains qui puissent me juger.

Justement, à partir de quel âge recrute-t-on les jeunes pour le centre de formation ?Vers 14/15 ans. Les jeunes sont ciblés. Ils intègrent ensuite le centre de formation. Puis ils ont un cursus de formation de 4/5 ans si tout va bien. En général, ils vont jusqu’au bout du cursus avec la CFA. Ils ont un contrat de stagiaire, donc soit ils basculent immédiatement sur un cursus professionnel, soit malheureusement ils ne sont pas conservés. Ce n’est pas que ce sont de mauvais joueurs, mais les exigences du club sont élevées. Lorsque vous êtes à Saint-Etienne et que vous devez jouer le premier tiers du championnat, il faut avoir de la qualité. Après, on a souvent des retombées de nos anciens joueurs qui arrivent à signer dans des clubs de National, de CFA voire même de Ligue 2, donc ça montre la qualité du travail accompli.

Et en proportion, combien passent pro ?On a une statistique nationale éloquente : sur 100 joueurs formés, deux seulement signent professionnels. Ça vous montre la concurrence. Le plus dur, ce n’est pas de gérer les deux ou trois joueurs, selon la génération, qui vont signer pro, c’est surtout de tempérer le rêve des joueurs qui ne restent pas chez vous. C’est ainsi qu’on se rend compte que dans le football français, le niveau inférieur est de bonne qualité parce que tous ces joueurs ont tendance à alimenter les clubs dans les divisions hiérarchiques inférieures, ce qui fait que le football français tend à être plus homogène par le bas. Par exemple, quand vous voyez Quevilly, qui a atteint la finale de la Coupe de France, plus des deux tiers des joueurs sont passés par des centres de formation.

Est-ce que vous craignez que les recruteurs des grands clubs vous chipent des pépites ?Oui, aujourd’hui, dans une compétition comme celle-là, il y a beaucoup d’intérêt. Déjà en demi-finale, il y avait des recruteurs de clubs anglais… tout le monde est à l’affût du talent. Mais ne vous inquiétez pas, en ce qui nous concerne, on a déjà bien ciblé nos joueurs à potentiel pour l’avenir. Après, pour ceux qui ne resteront pas chez nous, on leur souhaite de réussir dans un autre club, surtout que la qualité de notre formation leur permettra de pouvoir retrouver un club avec quelques ambitions. Pensez à un énarque qui sort de l’ENA, il trouvera toujours quelque chose. Il y a aussi chez nous une forme de label, de prestige. C’est comme pour Rennes, Lille ou Lyon.

"Il faut calquer les valeurs du monde ouvrier"

Participer deux fois à la finale de la Gambardella doit être une belle vitrine ?C’est important pour faire parler du club, et ça met en lumière la formation. Sortir quelques bons joueurs et faire de bons résultats, c’est toujours bon pour nous. Surtout qu’aujourd’hui la lutte est difficile. Il y a beaucoup de recruteurs rivaux. Saint-Etienne y gagne un côté prestigieux plutôt valorisant. C’est un travail de fond dont on récolte maintenant les fruits. Après, le danger, ce serait de se dire qu’on y est arrivé. Mais c’est vrai qu’aujourd’hui, la formation est un pilier important de la politique sportive du club mise en place par Roland Romeyer et Bernard Caïazzo par le biais de Dominique Rocheteau. Elle se concrétise non pas par des mots mais par des faits. Aujourd’hui, c’est Saint-Etienne qui tient le haut du pavé, mais il ne faut pas tomber dans la suffisance. Il faut une remise en question perpétuelle, tout comme celle qu’on inculque à nos joueurs, pour ne pas s’endormir.

A ce propos, quelle est selon vous la qualité principale de votre formation ?Je pense que ce qui est important dans un club, et ça nos dirigeants l’ont, je crois, bien ciblé, c’est de ne pas essayer de faire du copier-coller. On se met dans le contexte stéphanois. C’est une ville ouvrière, minière, la couche socio-professionnelle est assez modeste. Il faut calquer les valeurs du monde ouvrier : le respect, le travail, l’humilité. Traditionnellement, l’ASSE a toujours été une équipe qui se donnait, dont les joueurs mouillaient le maillot. On a notre histoire, on n’est pas des Sudistes ni des Nordistes, mais on a notre identité. On sait où on veut aller, et nos dirigeants nous mettent dans les meilleures conditions. Votre gardien, Jérémy Vachoux, nous disait que vous aviez quelque peu changé vos conditions d’entraînement en prévision de la finale…Oui, tout à fait. D’ordinaire, les meilleurs éléments s’entraînent la semaine avec la CFA, et je récupère les garçons le vendredi et le samedi matin pour jouer le dimanche. Cette fois-ci, comme on avait fait l’année dernière, j’ai à disposition cette semaine tous les joueurs qui disputeront la Gambardella.

Et dans votre effectif, est-ce que certains étaient déjà de l’aventure l’an passé ?J’en avais cinq, dont deux qui étaient à l’époque titulaires.

Par leur expérience, ils pourront peut-être rassurer leurs coéquipiers qui doivent être plus que stressés à l’approche de l’événement ?Oui, mais de toute façon, la pression existe à tous les échelons quand vous faîtes du sport de haut niveau. Regardez le Barcelone-Chelsea de mardi… La pression, elle est partout présente, après il s’agit de pouvoir la gérer. C’est la gestion des émotions qui est difficile. L’année dernière, je l’ai vécue à titre personnel avec le groupe. Quand vous arrivez au Stade de France, qui est un lieu extraordinaire pour tout footballeur, c’est le mental qui est délicat : comment le joueur va aborder le contexte ? Il faut que le joueur garde de la confiance et de la sérénité. Tactiquement, techniquement, physiquement, ça ne va pas vraiment changer ; c’est d’un point de vue psychologique que mon rôle intervient. Il faut faire prendre conscience aux gamins que ça reste un match de football, pour ne pas être inhibés.

      Vous avez battu Nice deux fois en championnat. Vous partez favoris, non ? C’est vrai, mais la configuration sera différente. Quand vous jouez au Stade de France, c’est du 50/50. Certes, on dispose peut-être d’un avantage psychologique superficiel, mais c’est un match à pression, couperet. Quand vous jouez un match de championnat, vous jouez libérés, vous savez que vous aurez l’occasion de vous rattraper le week-end suivant. Alors que là, un match de Coupe, qui plus est une finale, il n’y a pas de parachute.

"Aujourd'hui, un footballeur doit être un exemple"

Vous qui avez vu défiler une myriade de joueurs à la formation de Sainté, qui sont ceux qui vous ont le plus bluffé ?Il y en a beaucoup. Je vais vous citer tous ceux qui ont signé pro chez nous : Guilavogui, Goulam, Nery, Loïc Perrin, ou des joueurs comme Bafetimbi Gomis et Mouhamadou Dabo qui sont désormais à l’Olympique Lyonnais. Après, on a des joueurs comme Emmanuel Rivière à Toulouse. Mais aujourd’hui, on a un joueur d’exception qui est un peu le porte-drapeau de la formation stéphanoise : c’est Kurt Zuma. Il véhicule toutes les valeurs qu’on applique à nos joueurs. C’est un footballeur très humble, très respectueux, très travailleur et en plus qui a énormément de qualités footballistiques. Il a mis beaucoup de ses copains dans son sillage. J’espère qu’ils suivront le chemin de Kurt Zuma. Étonnamment, les autres font déjà office d’anciens. On dirait qu’ils ont déjà 10 ans d’écart alors qu’ils n’ont parfois que 3 ou 4 ans de plus que lui. Mais ils ont déjà une cinquantaine de matches en Ligue 1 et font pour certains, partie des Espoirs. Ça montre encore la qualité de la formation stéphanoise.

Et lorsqu’on voit le talent intrinsèque de ces jeunes, est-ce que vous ne pensez pas qu’ils sont sous-médiatisés ?Non, honnêtement, on préfère. Ils auront le temps d’être médiatisés quand ils seront pros. Ce n’est pas un travail de l’ombre, mais c’est un travail d’éducation qui demande de la tranquillité. Après, être exposés de temps en temps, c’est intéressant parce que ça leur montre ce que sera le haut niveau en termes de communication et d’image. Parce qu’aujourd’hui, un footballeur doit être un exemple. Tout le monde se réfère au foot par rapport à l’argent roi, et cætera. Mais vous savez, sur 3 millions de licenciés, vous n’avez que 1.200 joueurs professionnels recensés. Ça montre aussi le peu d’élus qu’il y a dans ce milieu-là.C’est un travail de longue haleine, qui implique de gros sacrifices au quotidien. Parce que, qu’on le veuille ou non, ce ne sont pas des jeunes comme les autres. A 17/18 ans, ils font quoi les jeunes de leur âge ? Ils sortent en boîte pour certains, ils ont des copines. Nos jeunes, eux, ne sortent pas le week-end, ils se privent de copines, ils se privent de sorties. Ils ne rêvent que de réussir dans leur passion, qui est le football, et souvent il n’y a pas de réussite au bout. On peut alors se dire qu’ils ont perdu 4 ou 5 ans de leur jeunesse. Mais c’est tout à leur honneur. C’est une passion, certes, mais c’est surtout un métier, très difficile sur le plan psychologique, sur la durée de carrière, qui est très éphémère. De nos jours, on met en lumière les joueurs qui gagnent plusieurs millions d’euros, mais je peux vous dire que la plupart gagnent peu d’argent et ne feront pas une super carrière.

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